Ça commence à faire du bruit dehors.
Il ne s’agit pas de ce bruit créatif — cette friction qui naît lorsque les idées s’entrechoquent jusqu’à ce que quelque chose de nouveau émerge. Non, c’est tout autre chose. Une cacophonie grandissante de peur, déguisée en autorité. On la murmure dans les salons des professeurs, on la glisse dans les commentaires à chaud sur LinkedIn, on l’écrit dans des tribunes libres sur le ton de la résignation : “ L’IA, ce n’est pas du design. ” “ Les designers sont en train d’être remplacés. ” “ Les étudiants ne veulent plus apprendre les bases. ” J’ai déjà entendu ces refrains. Ils ne sont pas nouveaux. Ce qui est nouveau, c’est la rapidité des outils — et la vitesse à laquelle on nous demande d’évoluer avec eux, d’accepter ce qui nous déplaît au même titre que les possibilités, et de mettre les deux sur le même plan. Voici la dure réalité : la peur constitue une base déplorable pour l’enseignement. Et une base dangereuse pour l’apprentissage.
La cacophonie de la peur
Lorsque des concepteurs ou des enseignants affirment que “ l’IA ne comprend pas les nuances ”, ce qu’ils veulent souvent dire, c’est que J'ai bien peur de ne plus savoir ce qu'on attend de moi. C'est une réaction profondément humaine. Le changement est difficile, et il ne touche pas tout le monde de la même manière. Il peut s'avérer particulièrement cruel pour ceux qui étaient autrefois considérés comme des experts d'un ancien mode de travail. Mais ne confondons pas la peur avec la rigueur.
Trop souvent, la peur fait office de barrière. Elle se manifeste par du dédain envers Canva, du mépris pour les modèles, ou une hostilité pure et simple envers les itérations générées par l’IA. Sous la surface, cependant, le schéma est familier : la peur d’être dépassé, de devenir obsolète, ou simplement d’être incompris dans un espace où l’on se sentait autrefois chez soi — à l’aise. Cette peur ne se limite pas aux étudiants. Je l’ai rencontrée lors de réunions de faculté, de tables rondes lors de conférences et dans des studios de design. Et le plus souvent, elle émane précisément de ceux dont la carrière s’est construite sur les révolutions technologiques des décennies précédentes. Ceux qui, consciemment ou non, ont bénéficié de la démocratisation du design : l’essor de la publication assistée par ordinateur, l’écosystème Adobe, le passage au numérique. Ce même changement qui, autrefois, avait valorisé leur rôle, leur apparaît désormais comme une menace. Cette contradiction mérite plus d’honnêteté que nous ne sommes généralement disposés à en accorder.
Ce n’est pas la courbe verticale qui pose problème, mais l’absence de structure d’accompagnement
Les nouveaux designers ne sont ni “ paresseux ” ni “ obsédés par les outils ” : ils sont simplement submergés. Leur courbe d’apprentissage est quasi verticale. Ce qui leur manque, ce n’est pas la motivation, mais une structure. Ce qui leur manque, c’est un accompagnement.
Nous enseignons aux étudiants comment utiliser des outils, mais pas comment réfléchir à travers eux. Nous leur faisons répéter des fonctionnalités, pas des systèmes. Nous les plongeons dans des plateformes basées sur des modèles, puis nous les critiquons en leur reprochant de privilégier “ le style au détriment du fond ”, sans jamais leur montrer comment évaluer un flux de travail, décrypter une licence ou concevoir un projet à l’épreuve du temps. Ce dont ils ont besoin, ce n’est pas de nostalgie. Ce dont ils ont besoin, c’est d’un accompagnement, tempéré par la patience, et d’un espace leur permettant d’exercer leur discernement éthique lorsque les règles évoluent plus vite que ne peuvent le suivre les manuels ou les mentors.
Affronter de front la complexité éthique
Soyons honnêtes : certains outils d'IA ont été entraînés à partir d'œuvres volées. Pas tous, certes, mais suffisamment pour que cela suscite une réelle inquiétude. Et si, au lieu de mettre fin à la discussion, nous nous efforcions de l'ouvrir davantage ?
Ce n’est pas la première fois que nous sommes confrontés à une ambiguïté éthique déguisée en accessibilité. Il a fallu des années — des décennies, en réalité — pour que les gens comprennent que les images trouvées sur Internet ne sont pas gratuites. Que les polices de caractères sont soumises à une licence. Que la propriété intellectuelle englobe les subtilités du travail créatif. Nous avons déjà enseigné ces leçons. Nous pouvons les enseigner à nouveau. Tout comme nous avions l’habitude d’expliquer la différence entre les images de banque d’images et les œuvres originales, ou entre les logiciels gratuits et les licences payantes, nous avons désormais la responsabilité d’enseigner la différence entre une IA formée de manière éthique et des modèles exploitants. Il ne s’agit pas de honte. Il s’agit de maîtrise.
L'adoption d'outils éthiques n'est pas une question manichéenne : c'est un problème de conception. Un problème qui relève de la pensée systémique. Cela invite à s'interroger :
- Qui a entraîné ce modèle ?
- Sur quelles données ?
- Avec l'accord de qui ?
- Dans quel but ?
Lorsque nous apprenons aux élèves à poser ces questions, nous ne décourageons pas l'innovation. Nous encourageons l'intégrité.
Quand les outils reflètent un monde qui n’a pas été conçu pour tout le monde : la spirale chirale
Les préjugés ne sont pas nouveaux non plus. C'est juste qu'on y prête moins attention quand on y adhère.
Les difficultés de Photoshop à corriger avec précision les teintes de peau plus foncées n’étaient pas seulement des bugs : c’étaient des vestiges d’un passé. Elles étaient les traces d’un problème plus profond et systémique qui remontait bien avant l’apparition des outils numériques. Les pellicules Kodak — conçues pour capturer et reproduire fidèlement les teintes de peau claires — n’ont jamais été calibrées pour couvrir l’ensemble du spectre des teintes de peau humaines. Les cartes Shirley utilisées pour normaliser les couleurs ? Toutes blanches. Ce biais s’est ancré dans les normes d’imagerie auxquelles nous nous référons encore aujourd’hui ; il a appris à des générations de designers à “ corriger ” des teints de peau qui n’avaient pourtant aucun défaut au départ. Il n’a pas enseigné à corriger les teints de peau pour les rendre “ réalistes ”, mais plutôt selon des algorithmes.
Il en va de même pour le langage du design. Ce que nous qualifions de “ épuré ”, “ élégant ” ou “ professionnel ” renvoie souvent à une esthétique occidentale, minimaliste et proche du blanc. La typographie, les systèmes de grille, la logique des interfaces : tous ces éléments sont nés dans des contextes culturels spécifiques. Mais ils ont été exportés comme des vérités universelles. J’en suis venu à considérer cela comme la spirale chirale du design — une courbe logarithmique observée en biologie moléculaire, dotée d’une chiralité spécifique, dont l’image miroir ne peut se superposer à l’originale. Dans ce contexte, la chiralité devient un prisme puissant pour comprendre les préjugés, le pouvoir et les structures héritées dans le domaine du design. Dans la terminologie classique du design, on nous a souvent enseigné le nombre d’or, qui est la représentation géométrique de cette courbe logarithmique chirale.
Nos outils reflètent des préférences qui ne sont pas neutres : ils évoluent selon une direction bien précise. Notre langage véhicule une orientation culturelle. Nos systèmes éducatifs transmettent des méthodes de travail favorisant une main dominante — souvent sans les désigner comme telles. Cette spirale commence par un simple point de contact — un stylet, le bout d’un doigt, une idée — et s’étend vers l’extérieur, mais avec une compression croissante à mesure que l’évolution technologique s’accélère. La formation en design reconnaît rarement cette chiralité. Elle devrait pourtant le faire.
Nous ne pouvons pas démanteler les préjugés si nous ne les voyons pas. Nous ne pouvons pas repenser le canon tant que nous n’avons pas pris conscience de la manière dont il s’est construit et de la direction dans laquelle il évolue. Les outils que nous utilisons ne sont pas neutres : ils codifient des préférences, des priorités et des structures de pouvoir. Notre rôle est d’aider les élèves à visualiser ces spirales, à remettre en question leurs paramètres par défaut et, si nécessaire, à concevoir des directions contraires à ces spirales afin de démêler notre langage visuel commun. Il ne s’agit pas d’enseigner le changement de code visuel.
Un enseignement au service d'une évolution perpétuelle : le design comme spirale, et non comme échelle
La compétence la plus fondamentale que nous puissions transmettre n’est peut-être pas la maîtrise des outils actuels, mais le développement chez les étudiants de la capacité à s’adapter à des changements constants tout au long de leur carrière. Ce n’est pas une idée nouvelle : l’adaptabilité assure la survie de l’humanité depuis des millénaires. Ce qui a changé aujourd’hui, c’est le rythme effréné de ces changements.
L'enseignement du design se trouve à un carrefour décisif : nous devons préparer les étudiants à une évolution technologique permanente tout en préservant le fil conducteur essentiel que constituent les principes du design, qui transcendent les outils spécifiques. Sans cet équilibre, nous risquons de former des professionnels qui s'accrocheront à des méthodes dépassées ou qui se précipiteront sans discernement sur chaque nouvelle technologie.
C’est là que la spirale chirale refait surface en tant que cadre conceptuel. Plutôt que de représenter le progrès comme un processus linéaire ou hiérarchique — une échelle à gravir —, la spirale prend en compte l’itération, la réflexion et le retour en arrière. Elle nous permet d’envisager l’enseignement du design non pas comme une marche en avant constante, mais comme un processus récursif qui, tout en s’étendant vers l’extérieur, intègre simultanément l’expérience acquise.
Le fil conducteur n’est pas la nostalgie, mais la sagesse accumulée du « design thinking » qui perdure au-delà des transitions technologiques, évoluant en spirale à travers le temps, tant vers le passé que vers l’avenir. C’est comprendre que la hiérarchie, le contraste et le rythme ont leur importance, que l’on travaille dans le domaine de l’imprimerie typographique ou de la réalité augmentée. C’est reconnaître que les besoins des utilisateurs, les considérations éthiques et la prise en compte du contexte restent constants, même si les moyens d’y répondre évoluent.
Lorsque nous nous concentrons uniquement sur la capacité d'adaptation sans entretenir ce fil conducteur, nous formons des designers capables d'utiliser de nouveaux outils, mais incapables d'évaluer leur impact. Lorsque nous mettons l'accent sur la tradition sans cultiver la capacité d'adaptation, nous formons des professionnels dont les compétences deviennent de plus en plus obsolètes.
La compétence la plus précieuse que nous puissions transmettre ne se limite pas à l’utilisation des outils actuels, mais consiste à savoir reconnaître des schémas récurrents à travers les différents systèmes — à discerner comment les défis de conception se répètent dans de nouveaux contextes technologiques et à appliquer des principes intemporels aux problèmes émergents. Cette capacité à reconnaître des schémas devient une forme de résilience professionnelle, permettant aux concepteurs de naviguer au milieu des bouleversements technologiques sans perdre leurs repères.
En apprenant aux étudiants à maintenir cette tension créative — entre innovation et tradition, entre expérimentation et principes —, nous les préparons non seulement à la prochaine révolution technologique, mais aussi à une vie entière d’adaptation constructive. C’est ainsi que la profession perdure : non pas en résistant au changement, mais en évoluant de manière réfléchie, en préservant la ligne directrice de la spirale tout en s’ouvrant à de nouvelles possibilités.
Enseigner sans crainte
Alors, à quoi ressemblerait l'enseignement du design si l'on n'avait pas peur ?
Il s’agirait de montrer aux étudiants comment gérer la complexité, et non de la réduire à sa plus simple expression. Apprendre aux gens à considérer les outils non pas comme des menaces, mais comme des systèmes. Apprendre aux gens à mettre en balance la rapidité et l’adaptabilité, l’accessibilité et la paternité de l’œuvre, ainsi que la nouveauté et l’éthique. Cela signifierait enseigner les flux de travail non destructifs non pas comme une simple préférence, mais comme une métaphore de la manière de travailler dans un monde incertain : réversible, évolutif, réfléchi. Cela signifierait nous rappeler que la rigueur n’implique pas nécessairement la rigidité. Et que la pertinence n’est pas quelque chose que l’on défend, mais quelque chose que l’on renouvelle.
L'enseignement du design ne doit pas être une élégie dédiée à un âge d'or révolu. Il doit être une succession de portes ouvertes. Une série de questions. Une invitation à s'engager avec bienveillance dans un domaine qui est encore en pleine évolution, à l'image de la spirale chirale qui continue de tourner.
Choisissons d'enseigner de cette manière.
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